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J’ai photographié ces personnes courant dans le froid polaire de Chicago, le soir après le travail, pour rejoindre la gare d’OIgilvy qui leur permettait de rejoindre leurs banlieues, certaines lointaines, fort lointaines, en février 1989. Au flash et au grand angle. En couleurs et, dans un premier temps, j’avais tiré ces images en Cibachrome, en Ciba, ça claquait pas mal. Et puis, n’étant pas parvenu, en argentique, à réaliser le projet qui me tenait à cœur, à savoir combiner sur une même feuille de tirage une telle image avec son pendant, en noir et blanc et à la chambre 20X25, images des banlieues que je supposais à toutes ces personnes, j’ai un peu oublié la trentaine de films ainsi exposés il y avait 36 ans. Dans le travail qui m’occupe désormais, de tri et de préservation de mes archives photographiques, je suis retombé sur ces images auxquelles j’ai trouvé des qualités dont je serais bien incapable aujourd’hui, singulièrement en argentique.

Et j’ai donc scanné deux centaines de ces photographies, étonné que tous ces visages avaient dormi dans mes archives si longtemps, visages qui explosaient désormais de vitalité, n’était-ce que pour les plus âgées des personnes sur ces images je pouvais douter qu’elles soient encore toutes en vie. Toutes ces personnes du secteur tertiaire de Chicago, comptables, juristes, informaticiennes, employées de bureau, que sais-je ? aux visages si typiquement américains et communs à la fois, je m’en rendais compte précisément maintenant, avec retard, ont cependant façonné le monde tel qu’on le connaît désormais, par leurs votes et, dernièrement, de façon tellement dramatique. Et ces personnes ont dormi dans la poussière de mon atelier pendant trente-six ans, fantômes que j’aurais jugés hâtivement inoffensifs, et pourtant !

Philippe De Jonckheere

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